Lettre à mon ami

Voilà, les objectifs ont été atteints, dépassés même, on est sur des rails pour l’été. Les gogos pourront défiler dans la rue, jouer du djembé place de la République, ça ne changera rien. On fera brûler des voitures et on ne filmera que ça, pendant que de l’autre côté on les calmera à coups de matraques. Bon, il faudra y aller assez fort, mais tu sais, les gens c’est comme les chiens, si tu leur fais suffisamment mal ils reviennent te lécher les bottes en couinant. L’astuce c’est de leur couper tout soutien en retournant la masse contre les agités. C’est simple mais ça marche à chaque fois. D’ici l’hiver ils seront rentrés chez eux, avec trois pulls en laine, préoccupés qu’ils seront de réduire leurs factures.

Ah tiens ça m’a vraiment fait marrer le coup des amendements pour l’ordonnance sur le code du travail. Gros plaisir, de voir la tête du petit rouquin de chez FI quand il demande « bah eh quand même on a déposé 120 amendements et aucun n’a été retenu » et qu’il se voit répondre « évidemment ! »… le désespoir dans ses yeux, la petite lueur d’impuissance et d’incompréhension du chiot qui s’en mange une, l’extase, mon ami, je n’aurais manqué ça pour aucun dîner au Ritz. Je sens que ce quinquennat, ça va être le plus grand kiff de ma carrière.

C’est fou quand même, quand j’y pense, à quel point ils sont dociles, malléables, abrutis, c’est presque trop facile. Juste avec une campagne publicitaire, on pourrait leur faire bouffer de la merde et en redemander. Ah mais lol, c’est déjà le cas ! Sérieusement, ça me sidère, tous les jours ça m’émerveille. Là j’y croyais à peine, mais Edouard m’a dit mais si si, tu verras : comme une lettre à la poste. Et c’était vrai. Le peu de contrepartie qu’ils ont à leur soumission pour une vie misérable, à travailler comme des machines pour enrichir des gens qu’ils ne connaîtront jamais, on leur enlève, et au pire, ils ne disent rien, au mieux ils sont d’accord ! On coupe la sécu à la base tout en mettant les retraités à contribution, on leur montre que ça fera 30€ de plus sur leur salaire net, et ils sont contents. De toute façon, c’est assez manifeste : ceux qui peuvent se payer une bonne mutuelle s’en fichent complètement. On les rend plus « flexibles » (ce bonheur aussi de jouer avec les mots pour les enfumer, je t’en parlerai une autre fois), c’est-à-dire jetables, en leur expliquant que ça va faire baisser le chômage, et ils restent là à se gratter la tête. C’est presque poétique. Je trouve que mon plus joli succès, ce n’est certes pas le plus visible – mais je sais que Machiavel me regarde – c’est le plus esthétique, le plus pur en quelque sorte : je leur dis qu’on va supprimer la taxe d’habitation, ils sautent de joie, puis on leur annonce que finalement on verra ça plus tard, et là ils râlent. Ce faisant, ils oublient complètement le reste, et le plus beau c’est qu’ils s’accrochent à une mesure qui aurait dégradé leurs conditions de vie ! Quand j’en aurai besoin, on fera passer cette mesure, comme un cadeau évidemment, et ils seront contents…

Et dans le même temps, on fait exploser les dividendes de nos amis. Et on n’a même pas besoin de s’en cacher. C’est comme s’ils étaient totalement incapables de faire le rapprochement. Leur portefeuille, au jour le jour, il n’y a que ça qui les intéresse, c’est pathétique. Aucune vision d’ensemble. Un rapport à l’avenir de mouton, qui soudain s’étonne quand la nuit lui tombe dessus. Une conscience historique de poisson rouge, qui peut gober éternellement le même appât. Tu sais c’est triste, mais je n’avais jamais réalisé à quel point c’était vrai. Je ne peux m’empêcher de les mépriser… L’idée que nous partageons les mêmes gènes m’est inconcevable. Ça me gêne un peu sur le plan moral, mais je dois l’admettre : ils me dégoutent. Et puis c’est décevant : j’y allais un peu pour le challenge, pour mouiller la chemise, pour me dépasser sur le plan stratégique, mais c’est comme si tu arrives à un tournoi d’échecs pour le match de ta vie et qu’en face tu tombes sur un enfant de 6 ans…

Bon, en vrai on rigole quand même beaucoup. Et la suite de ma carrière est plus qu’assurée, entre les banques et le haut du CAC40, je n’aurai qu’à choisir la meilleure offre ; et puis j’ai quelques idées, peut-être que je monterai une boîte de consulting, on verra.

Allez, je te laisse, il faut que je me prépare pour une petite journée James Bond que je te laisserai découvrir dans les journaux… Pas de spoil !

Bien à toi,

Manu.

Une pensée sur “Lettre à mon ami”

  1. Excellent ! Je peux te piquer la phrase sur le poisson rouge qui gobe toujours le même appât ?! Trop juste.
    Allez doit-on se réjouir  » Manu » de l’affaire Benalla ? Oh va-t-elle procurer à la masse une occasion de lever succinctement le « voile de Gaïa » qui l’aveugle ? L’émergence d’un réveil ?
    Ou devons-nous arrêter de réver? pardon d’espérer ?
    A bientôt qui sait …
    🙂

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