La société du tout-interdit ?

Il y a quelques jours, dans mon Facebook, je suis tombé sur cette photo :

Le texte du post était « La dictature en marche (depuis longtemps en fait … ) ».

Ceci a déclenché en moi un mélange d’émotions que je résumerai à « purée mais c’est pâs pôssible çâ » avec « punaise mais c’est exactement, précisément ça ! », autrement dit, consternation et épiphanie.

Le Figaro, un organe notoire du pouvoir libéral, décrie par cette Une du 14 février 2018 l’aspect prohibitif de notre société, c’est-à-dire ce en quoi elle prive les individus de liberté, ou plutôt de leurs libertés. Dans la première microseconde, ça peut sembler étrange, mais tout de suite après on comprend la logique impeccable du phénomène. La petite confusion initiale vient de l’opposition entre liberté et libertés.

Ces libertés sont énumérées : liberté de rouler vite sur les petites routes de campagne, liberté de s’intoxiquer avec un produit addictif qu’on paie à des bandits internationaux, liberté d’oublier, liberté de bouffer de la merde addictive qu’on achète à d’autres bandits internationaux… pour la drague, c’est plus subtil et bien plus écœurant : interdit de draguer ? Ça ne vous rappelle rien ? Même pas une petite réponse au mouvement de balançage de porc et donc d’émancipation des femmes, amalgamant gaiment séduction et harcèlement, appel à la raison et castration ?

Mais si, bien sûr, vous y êtes. Vous « l’aviez ».

Suivant l’exemple du glorieux Clint, on pourrait diviser les humains en deux catégories : ceux qui, quand ils entendent liberté, pensent libertés, prenant définitivement les secondes pour la première, et ceux qui, quand ils entendent libertés, pensent d’abord liberté, puis comprennent que ce n’est pas de ça qu’on parle. Je fais partie des seconds.

Et donc, épiphanie, parce qu’il faut bien reconnaître que cette Une est géniale. D’abord elle va plus loin que la stratégie du gouvernement, qui consiste, à l’heure où il brise encore plus les salariés du privé et du public (ne commettez pas l’erreur de croire que pour eux, ça fasse une quelconque différence), où il dégrade et détourne encore plus nos biens communs, où il affaiblit encore plus les plus pauvres tout en engraissant encore plus les plus riches, à détourner l’attention du peuple vers un « problème » aussi trivial qu’une limitation de vitesse sur les petites routes sans séparateur central. Leur message englobe cette restriction dans un ensemble de « restrictions », lui conférant ainsi un caractère systématique et participant à une volonté antisociale délibérée, et donc canalisant encore plus efficacement la colère du peuple là où nos maîtres veulent la diriger.

Elle est géniale également parce que ce faisant, elle fait apparaître son processus interne de façon complètement transparente, autrement dit, elle nous offre une vision claire sur ses motivations, et donc sur le rapport de servitude volontaire, et même joyeuse, que ses rédacteurs entretiennent avec le pouvoir, et finalement elle nous montre comment ils voudraient qu’on pense. Et malheureusement, comment beaucoup d’entre nous pensent, de facto.

Il me semble, car ces phénomènes ont été expérimentés, analysés et documentés, que si je roule moins vite sur les petites routes, j’ai moins d’accidents, je meurs moins, j’utilise moins de carburant pour la même distance, et j’use moins vite ma voiture. Il me semble, pour les mêmes raisons, que si je ne fume pas, je respire mieux, je suis plus en forme, et j’ai moins de cancer. De la même façon, si je ne fais pas d’excès d’alcool, ma santé s’en trouve nettement améliorée. Que si je mange autre chose que du fast food ou du sucre, ma santé, ma forme physique sont également meilleures, y compris au niveau des risques de cancer.

Pourquoi donc être en colère lorsqu’on en décourage la consommation ? Déjà un problème saute aux yeux : on a mis dans le même sac des choses très différentes. L’enchaînement de pictogrammes joue sur la confusion sémantique et symbolique, et l’utilise à profit. On remarquera au passage que c’est une technique classique de l’ultralibéralisme.

Le premier cas est une restriction légale, et les suivants sont vus comme des condamnation morales ; le second se trouve dans les deux cas, ce qui permet d’articuler le glissement. Or, est-ce que c’est mal de fumer ? (Bon, indirectement, si on considère les actions des groupes comme Philip Morris ou Coca-Cola, on pourrait considérer que oui, mais passons). Non, c’est juste mauvais pour moi, pour ma santé.

Il est indéniable, cela dit, qu’on constate un regard moralisateur d’une partie de la société sur ces pratiques : premièrement, tu ne fais pas ce qu’il faut pour « être au top », donc tu vaux moins. Deuxièmement, tu ne sais pas résister aux tentations, tu es donc corrompu par le diable. Efficience économique et morale judéo-chrétienne dans le même lit.

Nous sommes dans le cœur du sujet : la liberté dont il s’agit ici, celle dont le Figaro dénonce à dessein la privation, c’est la liberté de jouir. Jouir dans l’instant, si possible toujours plus, sans limites, et donc sans considération pour les conséquences. Soumettre l’autre de façon tout à fait sadienne* à cette jouissance impérieuse étant un moyen de l’augmenter.

Personnellement, sur les routes étroites et sinueuses, je ne roule déjà pas à 90 km/h, parce que mon corps me dit que c’est dangereux, je le ressens, et parce que je sais par ailleurs que je ne suis pas un pilote professionnel. Certes, le danger c’est grisant, et se prendre pour James Bond quand personne ne nous regarde, c’est super. Pour éprouver du plaisir, des sensations fortes, je devrais donc ignorer ces deux données. La contrepartie, c’est que j’ai plus de chances de tuer quelqu’un.

Les conditions dans lesquelles un fumeur n’a pas le droit de fumer, grossièrement, c’est quand il se trouve dans un lieu où il peut potentiellement emmerder les autres. Doit-on regretter le temps où on pouvait tranquillement enfumer une table voisine à coups de Havane et, dans les cas où ses occupants osaient dire quelque chose, s’excuser en leur lançant un regard chargé de mépris ?

Pour l’alcool et la malbouffe, les concepteurs de cette Une procèdent à une inversion des faits pure et simple, car la société encourage au contraire leur consommation, mais à demi-mot, du bout des lèvres, évidemment. Via la publicité et les représentations de ce qui est cool, entre autres.

Finalement, avec la « drague », on atteint des sommets. De bassesse, de fumisterie dégoulinante de mépris du peuple, d’une part. Et d’autre part, de manifestation d’une pensée de classe vieille-bourgeoise, qui préfère piétiner une possibilité d’amélioration du statut des femmes, en tant que dominées par les hommes et objets de jouissance (par opposition à sujets), plutôt que se remettre en question. Il faut croire que les détenteurs du pouvoir, ainsi que ceux qui s’y rattachent (ou qui veulent s’y rattacher), peut-être parce qu’ils se pensent objectivement supérieurs, ne se remettent jamais en question. Que les vrais hommes, pour exprimer leur désir et faire la cour, risquent de ne plus pouvoir amoureusement mettre des mains au cul dans le métro, faire de spirituelles remarques sur les décolletés, déclamer romantiquement des « eh mademoiselle, t’as pas un 06 ? Eh sale pute t’es même pas bonne ! », utiliser leur beaux muscles ou leur statut avantageux et la frémissante peur pour contraindre la belle convoitée, n’est-ce pas, tout de même, un drame ?

On voit donc bien où nous conduisent ces libertés : au mépris de l’autre, à l’absence du respect d’autrui en tant qu’égal, au nom de la sacro-sainte liberté individuelle de jouir de tout et de tout le monde. C’est précisément cela que le libéralisme encourage in fine.

Mais toi, mon pote**, pendant qu’on détériore violemment les conditions de vie d’une grande majorité de la population, dont tu fais probablement partie, tu préfères râler parce que la limitation à 80 km/h, c’est grave !

Pendant que tes droits, tes moyens d’accession à la santé s’amenuisent, pendant que ton horizon rétrécit, pendant que la planète en crève, tu revendiques la liberté de fumer et d’aller au macdo.

Pendant que la liberté, la vraie, celle qui implique les efforts de l’individu et non la souffrance des autres, celle qui fait notre grandeur en tant qu’êtres doués de « conscience », est remplacée par le pouvoir d’achat, tu préfères t’indigner des revendications des femmes.

Eh bien je vais te dire, mon pote : tu l’as voulu, tu l’as eu.

 

 

 

* Sur ces sujets, je vous conseille vivement la lecture de Dany-Robert Dufour, notamment le divin marché pour l’analyse systémique de la religion néo-libérale, et la cité perverse, pour une psychanalyse sadienne de notre rapport à la société.

** Tout le monde est mon pote, y compris les femmes.

Lettre à mon ami

Voilà, les objectifs ont été atteints, dépassés même, on est sur des rails pour l’été. Les gogos pourront défiler dans la rue, jouer du djembé place de la République, ça ne changera rien. On fera brûler des voitures et on ne filmera que ça, pendant que de l’autre côté on les calmera à coups de matraques. Bon, il faudra y aller assez fort, mais tu sais, les gens c’est comme les chiens, si tu leur fais suffisamment mal ils reviennent te lécher les bottes en couinant. L’astuce c’est de leur couper tout soutien en retournant la masse contre les agités. C’est simple mais ça marche à chaque fois. D’ici l’hiver ils seront rentrés chez eux, avec trois pulls en laine, préoccupés qu’ils seront de réduire leurs factures.

Ah tiens ça m’a vraiment fait marrer le coup des amendements pour l’ordonnance sur le code du travail. Gros plaisir, de voir la tête du petit rouquin de chez FI quand il demande « bah eh quand même on a déposé 120 amendements et aucun n’a été retenu » et qu’il se voit répondre « évidemment ! »… le désespoir dans ses yeux, la petite lueur d’impuissance et d’incompréhension du chiot qui s’en mange une, l’extase, mon ami, je n’aurais manqué ça pour aucun dîner au Ritz. Je sens que ce quinquennat, ça va être le plus grand kiff de ma carrière.

C’est fou quand même, quand j’y pense, à quel point ils sont dociles, malléables, abrutis, c’est presque trop facile. Juste avec une campagne publicitaire, on pourrait leur faire bouffer de la merde et en redemander. Ah mais lol, c’est déjà le cas ! Sérieusement, ça me sidère, tous les jours ça m’émerveille. Là j’y croyais à peine, mais Edouard m’a dit mais si si, tu verras : comme une lettre à la poste. Et c’était vrai. Le peu de contrepartie qu’ils ont à leur soumission pour une vie misérable, à travailler comme des machines pour enrichir des gens qu’ils ne connaîtront jamais, on leur enlève, et au pire, ils ne disent rien, au mieux ils sont d’accord ! On coupe la sécu à la base tout en mettant les retraités à contribution, on leur montre que ça fera 30€ de plus sur leur salaire net, et ils sont contents. De toute façon, c’est assez manifeste : ceux qui peuvent se payer une bonne mutuelle s’en fichent complètement. On les rend plus « flexibles » (ce bonheur aussi de jouer avec les mots pour les enfumer, je t’en parlerai une autre fois), c’est-à-dire jetables, en leur expliquant que ça va faire baisser le chômage, et ils restent là à se gratter la tête. C’est presque poétique. Je trouve que mon plus joli succès, ce n’est certes pas le plus visible – mais je sais que Machiavel me regarde – c’est le plus esthétique, le plus pur en quelque sorte : je leur dis qu’on va supprimer la taxe d’habitation, ils sautent de joie, puis on leur annonce que finalement on verra ça plus tard, et là ils râlent. Ce faisant, ils oublient complètement le reste, et le plus beau c’est qu’ils s’accrochent à une mesure qui aurait dégradé leurs conditions de vie ! Quand j’en aurai besoin, on fera passer cette mesure, comme un cadeau évidemment, et ils seront contents…

Et dans le même temps, on fait exploser les dividendes de nos amis. Et on n’a même pas besoin de s’en cacher. C’est comme s’ils étaient totalement incapables de faire le rapprochement. Leur portefeuille, au jour le jour, il n’y a que ça qui les intéresse, c’est pathétique. Aucune vision d’ensemble. Un rapport à l’avenir de mouton, qui soudain s’étonne quand la nuit lui tombe dessus. Une conscience historique de poisson rouge, qui peut gober éternellement le même appât. Tu sais c’est triste, mais je n’avais jamais réalisé à quel point c’était vrai. Je ne peux m’empêcher de les mépriser… L’idée que nous partageons les mêmes gènes m’est inconcevable. Ça me gêne un peu sur le plan moral, mais je dois l’admettre : ils me dégoutent. Et puis c’est décevant : j’y allais un peu pour le challenge, pour mouiller la chemise, pour me dépasser sur le plan stratégique, mais c’est comme si tu arrives à un tournoi d’échecs pour le match de ta vie et qu’en face tu tombes sur un enfant de 6 ans…

Bon, en vrai on rigole quand même beaucoup. Et la suite de ma carrière est plus qu’assurée, entre les banques et le haut du CAC40, je n’aurai qu’à choisir la meilleure offre ; et puis j’ai quelques idées, peut-être que je monterai une boîte de consulting, on verra.

Allez, je te laisse, il faut que je me prépare pour une petite journée James Bond que je te laisserai découvrir dans les journaux… Pas de spoil !

Bien à toi,

Manu.

Renaud est mort ? Vive Gérard Lambert !

Alors pendant une demi heure
Dans son moteur il tripatouille
Il est crevé il est en sueur
Il a du cambouis jusqu’aux coudes
Dans le lointain le jour se lève
Comme d’habitude
A c’ moment là un mec arrive
Un p’tit loubard aux cheveux blonds
Et qui lui dit comme dans les livres
« S’te plaît dessine moi un mouton
Une femme à poil ou un calibre
Un cran d’arrêt une mobylette
Tout c’ que tu veux mon pote t’es libre
Mais dessine moi quequ’ chose de chouette!
Dans le lointain y’ s’ passe plus rien
Du moins il me semble

Alors d’un coup d’ clé à molette
Bien placé entre les deux yeux
Gérard Lambert éclate la tête
Du Petit Prince de mes deux !
Faut pas gonfler Gérard Lambert
Quand y répare sa mobylette
C’est la morale de ma chanson
Moi j’ la trouve chouette
Pas vous ? ah bon

Le roi est vivant, mort aux 99% !

Pas d’apéro sur la pelouse avec les copains-copines ce soir. Pas de subséquente dépression non plus. On suit Ruffin, on lit Lordon, on se motive. Enfin, quand je dis « on »…

On a donc décidé de noter toutes les horreurs que notre nouveau roi allait infliger au petit peuple. Tous les faits d’armes dont le banquier magique pourra se targuer à la fin de sa sainte mission pour le Grand Capital. Tout ce qui me donnera envie de te dire, à toi qui as voté Macron au premier tour : tu l’as voulu, tu l’as eu. Un grand coup dans ton absence de conscience collective, dans ta léthargie « apolitique », dans le béat bonheur que t’apporte ton ignorance choisie. Eh oui coco, cocotte, je sais que tu as fait des études, que tu as internet, et que tu as tout ce qu’il faut pour savoir, pour comprendre. Tu es responsable, et je compte bien faire mon possible pour que tu ne l’oublies pas.

Mais aussi, il faut bien le dire, ce sera un salvateur exutoire autant qu’un stylistique exercice pour on : on ne se refait pas, et en attendant de refaire le monde, l’alcool ne suffira plus.

Au fait, dans le sous-titre, tu remarqueras qu’il n’y a pas de majuscule à « lumières ». C’est voulu.

Cher-ère voisin.e de cette planète qui ne semble pas près d’en finir de mourir, si toi aussi tu aimes regarder derrière certains rideaux, si tu as des infos, des niouses, des articles sympatoches, ne te gêne surtout pas pour me les envoyer !

Allez, bisou